Je suis atterré d'entendre les discours et les réactions que soulève en France la catastrophe japonaise.
- Sur les multiples forums et autres tweets, chacun ramène sa gueule, donne son avis, bien câlé derrière son clavier. "Les Japonais savent depuis toujours qu'ils habitent en zone sismique", "les Japonais sont très zen devant la catastrophe", "ils sont cons d'avoir construit une centrale nucléaire en zone sismique", "on ne va quand même pas envoyer du fric à la troisième puissance économique du monde"... etc etc. Ne parlons même pas des experts de supermarché en énergie nucléaire qui déroulent leurs thèses débiles sur Fukushima, juste pour mettre des mots dans l'internet. Des mots dont ils sont les auteurs et dont ils sont fiers parce qu'ils vont être lus par d'autres. Même si c'est un tissu de conneries, ils en sont fiers, bien câlés derrière leur clavier dans la banlieue pavillonnaire de Paris, de Lyon ou de Trifouillis-les-Oies.
- L'incertitude est totale sur ce qui va se passer au Japon, mais déjà les Français se regardent le nombril, en l'occurrence les 58 réacteurs qui quadrillent notre joli pays. Comme s'ils n'avaient pas eu le temps d'y songer avant, qu'ils vivaient sur une bombe à retardement. Il faut que ça pète chez les copains pour prendre conscience qu'on court des risques aussi. Tous les jours. Sur tout le territoire français. Mais pour le moment, c'est pas le moment. Pour le moment c'est les Japonais qui dégustent et je trouve indécent de démarrer comme on le fait depuis deux jours de longues polémiques sur le nucléaire français alors que tout se joue pour des millions de gens là bas, dans le Pacifique. Il fallait y penser avant. Pour le moment c'est là bas que ça se passe. Pas en Gaule. Ceci dit on est en France... si on n'y pense pas maintenant, on n'y pensera jamais. Parce que dans quelques mois ce sera oublié et on sera à nouveau très fier d'être la deuxième puissance nucléaire du monde.
- 2012 approche et tous les politicards gaulois sont focalisés sur les présidentielles. Ils n'en dorment plus la nuit, ne pensent qu'à ça. C'est obsessionnel. Au moindre événement c'est le réflexe conditionné : "quelle réaction dois-je avoir, quels mots dois-je prononcer, pour prendre des points dans les sondages ?". Du coup les voilà qui se ramènent. Tous. Le ban et l'arrière ban. La droite, la gauche, les écolos, le FN. Ils ont tous quelque chose de très intéressant à dire sur la catastrophe japonaise. Enfin, pas trop sur la catastrophe japonaise. Plutôt sur les trouilles hexagonales que fait naître la catastrophe japonaise. Parce que dans le fond, le Français moyen s'en fout, des Japonais. Il cause sur internet, fait le beau, exprime sa compassion, sa consternation, mais au fond il s'en bat les couilles. Par contre il se choppe la trouille. Et si ça arrivait en France ? Et si ça m'arrivait à moi ? Alors les politicards gaulois, tu parles, ils jubilent. Ils ont enfin un sujet de conversation. Une trouille à apaiser ou au contraire à attiser. Pour 2012. Ils font du théâtre, ils étudient le moindre mot, l'intonation, les mimiques. Pour gagner des points. Pour 2012. Les Japonais, ils s'en tapent. Les centrales nucléaires, ils s'en tapent. Ils pensent à 2012.
- La presse ? Ah oui, la presse. Passage en boucle d'images abominables, de bateaux qui s'écrasent sous des ponts, d'autobus engloutis avec leurs passagers, d'incendies, d'explosions de centrale nucléaire. C'est beau. Et on peut aussi le voir sur le net. Le spectateur est horrifié, scandalisé, bouleversé, abasourdi, compatissant... il vibre, il vit. Et puis, toutes ces belles images, il pourra en parler avec ses potes, copier des photos et des videos et les mettre sur Facebook. Se prendre pour un acteur du journalisme, lui aussi depuis son fauteuil. Il diffuse de l'info.
Ca fait trois jours que ça dure et j'ai déjà envie de vomir. Devant la connerie, l'indigence intellectuelle, la veulerie, l'égoïsme, les fausses émotions à la louche, la cuistrerie, le nombrilisme... Beurk.
Je ne sais pas mais moi, depuis trois jours, les images je les prends en pleine gueule tout en ayant conscience que je ne peux pas ressentir le quart de ce que ressentent les gens qui vivent ça dans leur chair. J'ai pas envie de disserter dessus. Pas envie d'en parler devant un plat de frites avec mes collègues. Juste par décence.
Quand des gens souffrent, soit on fait quelque chose pour eux, soit on ferme sa gueule.